Outre-fables

Il me plait de croire, puisque personne ne le saura jamais, que si La Fontaine m'avait lu, il m'aurait adoré

Le vermisseau chinois


Lettre en ver. Un petit bain d’hypocrisie …


Dans les confins d’Orient de l’empire céleste,
Un vermisseau chinois de condition modeste
Devait une créance auprès d’un grand dragon.
Une dette d’honneur, la modique rançon
D’un si petit crédit, qu’il se plaisait à croire
Que le monstre oublierait ce passif dérisoire. (1)
Il dut revoir pourtant ce mauvais jugement Le jour où le dragon l’intima fermement De régler sur le champ cette fameuse dette Qu’il avait, disait-il, depuis belle lurette. Mais cette somme ayant, selon son opinion Plus de valeur pour lui que pour le grand dragon, Le vermisseau chinois, ne voulant se soumettre, Prit son encre et sa plume et pondit cette lettre : « Ô, Merveilleux Dragon, Céleste Souverain, Auguste Fils d’un Sire au pouvoir surhumain ! Ô, Vénérable Maître ! Ô, Roi de clairvoyance Dont on chante partout la gloire et la puissance ! Être Votre obligé me fut un tel honneur Que je devais pleurer pour cacher mon bonheur. La bonté de ce geste, Ô, Tout-Puissant de Gloire, Comment aurait-il pu sortir de ma mémoire ? Mais l’ignoble excrément, le putride et l’infect, Qui vit dans un taudis moins infâme qu’abject, Le rien, l’insignifiant, se prosterne en carpette Et rampe jusqu’à Vous pour porter sa requête. Seigneur je n’oublie rien de ma dette d’argent, Et je travaille dur pour le remboursement. Mais d’un autre côté je me trouve coupable De ne pouvoir nourrir ceux siégeant à ma table. Chaque jour mes enfants maigrissent de leur mieux Pour pouvoir acquitter la dette de leur vieux, Et chaque jour passant dans cette déchéance J’enrage à ne pouvoir acquitter ma créance. N’est-ce point là Seigneur gage de soumission ? Et ma honte témoin de ma vénération ? Or, je fais désormais commerce avec la dèche : Elle m’a dégradé, voilà qu’elle m’empêche. Ô, Prince Merveilleux ! Ô, Grande Majesté Dont on vante en tous lieux la générosité, Puissiez-Vous en ce jour découvrir opportune L’idée de redresser ce travers de fortune. Seul un Dieu Tout-Puissant, tel que Vous, Monseigneur, Peut changer le destin de Votre débiteur. Ainsi, Vous rentrerez dans l’Histoire chinoise Pour avoir, d’un seul geste, effacé mon ardoise, Et l’on Vous bénira jusqu’à la Saint-Glinglin D’avoir amadoué la Parque et son filin ! »
vermisseau1Le dragon fut charmé des vers de ce message, Mais ne fut pas flatté des couches de cirage. Puisqu’il était puissant, il devait le rester. L’élogieux vermisseau fut donc décapité. Lorsque vient le moment d’acquitter une dette, Il vaut mieux la régler que de perdre la tête. (1) Dites donc à celui qui cherche un prêt gratuit : Qu’on ne prête qu’au riche à partir d’aujourd’hui.

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Cette entrée a été publiée le 11 janvier 2012 par dans Annélide, et est taguée .
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